Un mini-Marais à Nice ?

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A deux pas de la place Garibaldi, un petit quartier gay se développe depuis plusieurs années le long de la rue Bonaparte. Enquête sur un phénomène qui prend de l’ampleur.Ce ne sont pas les habitants du quartier qui vous diront le contraire, la rue Bonaparte est devenue l’épicentre de la communauté gay à Nice. Historiquement, les établissements homosexuels tels que le Crazy ou la Civette ont longtemps été regroupés dans la vieille ville et le cours Saleya. Cependant, avec les années, il y a eu un lent déplacement vers le quartier du Port. Les raisons sont multiples : un marché immobilier saturé dans le vieux Nice, une proximité avec le cours Saleya, le Port, la digue et le Coco Beach, lieux de rencontres gay par excellence. Petit à petit, les pionniers se sont implantés : le Sapore en 2002, le Thyjeff’s trois ans plus tard. En juillet 2009, le Snake Pit a été remplacé par un club 100% gay, le Malabar.

Le mouvement est lancé

Plus récemment, les pouvoirs publics se sont impliqués. Côté municipalité, l’inauguration par Christian Estrosi du centre associatif LGBT (voir glossaire p. 3), situé tout prés, en mai 2011, le prouve. L’office du tourisme œœuvre en permanence à présenter Nice comme une métropole totalement ouverte et gay- friendly. Peu après, une place du Pin totalement réaménagée a été dévoilée : semi-

piétonnisation, dallage, mobilier urbain neuf, etc. Les façades ont été repeintes. « Souvent, quelques investissements suffisent à redonner un coup de jeune à une rue » affirme un habitant du quartier. Enfin, durant l’été 2011, la Pink Parade et la Dolly street (fêtes de rue) ont été couronnées de succès, avec environ 3 à 4000 participants. Autant d’éléments qui accentuent ce développement.

Vers une boboisation du quartier ?

Mais une artère rénovée ne saurait être ressuscitée sans les boutiques allant avec. Parallèlement, de nombreux commerces gays se sont installés tout autour de la place du Pin. Rien ne manque : bars,

En raison

réputation

quartier, les nouveaux investisseurs ont pu profiter de tarifs relativement abordables.

de l’ancienne populaire du

?snacks, restaurants, coiffeurs, fleuriste, etc. Les magasins de proximité habituels revétissent une allure chic et branchée. Il est logique que l’expression « petit Marais Nic?ois » fleurisse dans les magazines spécialisés. Un réel désir de s’installer ici apparaît. Joélle Belfanti, agent immobilier installée aux premières loges

depuis 2006 confirme la tendance : « Tout le monde souhaite investir dans le coin. Ce ne sont pas que les gays. Les Parisiens, les Italiens, les familles, apprécient les qualités du quartier. Malgré un foncier rare, de faible standing, les prix explosent : environ 4500 €/m2 contre 3500 à prestation équivalente

dans le reste de la ville. »

La rue Bonaparte n’est plus seulement le rendez-vous des clubbeurs mais un lieu de mixité sociale et culturelle. Le quartier brasse désormais les avantages d’une population branchée et cosmopolite et une plus ancienne et populaire. Cependant, peu osent se lancer dans une estimation chiffrée.

??Interview de Christophe, 30 ans, gay, gérant de la boutique BCM, rue Bonaparte.

Depuis combien de temps êtes-vous installé ? Et pourquoi ici ?

« Depuis six mois. Car la communauté gay est très présente. C’est particulièrement la clientèle que nous voulons toucher. Ces commerces récemment ouverts par des gays sont spécifiques à cette communauté et tout le monde s’y retrouve, moi le premier ! Par ailleurs, ce n’est absolument pas sectaire».

Quels sont vos rapports avec les autres commerçants ?

« Il y a de très bonnes relations entre tous ces établissements. On communique beaucoup sur les promotions, les événements…

Chaque saison nous sommes en partenariat avec le Gossip, avec la création de défilés. L’entraide est trés présente, on se renvoie la balle de nombreuses fois! »

Quelle clientèle ?

Touristique ? Locale ?

« Durant l’été, de nombreux Parisiens viennent ici. Pendant cette période, notre clientéle a vraiment explosé. L’été c?a bouge énormément, toutes les

terrasses sont ouvertes, je ferme mon concept store à 23h alors qu’en hiver c’est 19h. J’ai également beaucoup d’habitués. Au niveau de ma clientéle, j’ai 50 % de gays et 50 % d’hétérosexuels ».

Comment le quartier va-t-il évoluer selon vous ?

«Le surnom donné par la presse du petit Marais Nic?ois nous a aidé et depuis la clientéle ne cesse de grimper. De nombreux commerces vont étre rachetés en partie par notre communauté. Et cette rue Bonaparte va vraiment devenir le centre par excellence de Nice pour la

Avec votre arrivée, comment le quartier est perc?u par les habitants ?

« Depuis la rénovation de la rue et l’arrivée de notre communauté, le quartier s’est amélioré, il est sympathique, convivial, agréable. Alors qu’auparavant, c’était l’inverse. Le coin avait une réputation un peu mal famée, surtout vers le Port. Nous sommes trés respectueux envers la population et nous faisons de notre mieux pour que le quartier soit bien vu. C’est beaucoup plus calme que dans certains endroits dans le Vieux Nice. Cette rue Bonaparte est vraiment l’épicentre du quartier gay, tout part d’ici. Les gens en sont trés heureux. Nous allons finir comme le Marais Parisien, nous allons recevoir des familles qui feront du shopping, des gens qui viendront s’installer ici pour la bonne ambiance, l’ouverture d’esprit … »

Christophe devant sa boutique (Photo : Nawal Bonnefoy)

communauté

gay ».

?

?Christine Chiapasco, patronne du snack Autre chose, avance une clientéle à 30% gay la semaine et jusqu’à 100% le week-end. Tous les atouts semblent réunis pour faire de la rue Bonaparte un mini-Marais.

Les perspectives d’avenir

L’effet d’engouement ne semble pas prés de s’essouffler. En témoigne la récente

Vue de la rue Bonaparte, direction place Garibaldi

(Photo : Manon Massaguen)

Glossaire :

ouverture d’un restaurant/café à quelques métres du Gossip Bar : « Nous ne nous en cachons pas, nous sommes ici pour faire du business, c’est un quartier à la réputation montante où la clientéle est aisée et cherche à se nourrir sainement, il y a donc un réel marché à prendre avec notre établissement qui se veut haut de gamme » explique le gérant du Déli Bo.

?????????LGBT

????Acronyme : Lesbien, Gay, Bisexuel, Transsexuel.

????Gay-Friendly

????établissement qui indique son accueil amical à l’encontre des homosexuels.

?????Boboi?sation

??Transformation d’un quartier populaire en quartier plus prisé et tendance, due à l’installation de population plus aisée.

????Marais

???Quartier historique Parisien réputé pour sa communauté gay.

????Cruising Bar

??????Littéralement : Bar de drague (anglicisme).

????« Un mot sur l’implantation de la communauté gay dans le quartier ? »

Chantal, 46 ans

« J’habite dans ce quartier depuis sept ans. Je pense que ce quartier est prisé car il est bien situé et beau. Je trouve que son ouverture à la communauté gay est un point positif : cela va amener plus de créativité et de légéreté. Moi qui suis folle de Paris notamment du Marais, c’est un vrai plaisir de savoir que j’habite dans un lieu qui est surnommé « Le petit Marais »! »

Gérard, 47 ans

« Cela doit bien faire un an que les commerces gay- friendly se sont installés dans la rue. Faisant moi-méme partie de la communauté gay, je trouve c?a génial. C’est agréable d’avoir un endroit où déjeuner, se promener et sortir sans se sentir observé. Et le soir, avec tous les restaurants et bars, c?a bouge bien. L’ambiance est trés bonne et les gens sont trés ouverts d’esprit».

Ahmed, 35 ans

« Il est vrai que le quartier a beaucoup changé récemment. Cela ne me dérange pas pour le moment. Mais j’ai peur que cela devienne trop caractérisé « gay ». On est dans un pays libre, tout le monde peut habiter où il veut sans avoir peur du jugement, ils ne devraient pas se réunir qu’ici, et inversement, les hétéros ont leur place ici aussi! Il faut qu’il y ait des limites».

Alain, 68 ans

« Cela fait 10 ans que j’habite ici. C’est vrai que derniérement, j’ai remarqué qu’il y avait pas mal de gays qui venaient ici. Pour tout avouer, cela me dérange un peu… Je ne veux pas qu’ils soient trop à venir s’installer. Pour moi ce n’est pas normal, il faudrait que leur nombre reste limité. Je n’irai pas non plus jusqu’à déménager à cause de c?a, mais leur venue me géne ».

????

Rencontre avec Patrick, à la fois spectateur et acteur de l’évolution du quartier

C’est dans une ambiance détendue que Patrick Pozuelos (à droite sur la photo ci- contre), trésorier du centre associatif LGBT, nous rec?oit. Résidant dans le quartier depuis une quinzaine d’années, il a vu la rue Bonaparte évoluer, la population changer, avec une communauté homosexuelle de plus en plus présente, et enfin l’essor des commerces gay- friendly.

«C’est un phénoméne récent, qui remonte à environ deux ans » raconte Patrick. Avant, l’engouement était présent mais non officiel, et la communauté était plutôt présente sur le cours Saleya ; elle s’est désormais déplacée. Il y a d’abord eu les premiers bars à tendance gay tels que le ThyJeff’s, puis une explosion de boutiques,

restaurants, boi?tes des nuit, cruising bars et sex-clubs.

fréquentation touristique, notamment des Parisiens et des Italiens. Nouveauté récente : Nice est la premiére ville de France à avoir mis en place la Charte Gay confort dans ses hôtels, qui sont des précurseurs de voyages et de séjours plus faciles et accueillants pour les homosexuels. « C?a évite les malentendus lorsque les couples gays réservent dans les hôtels », plaisante Patrick. Enfin, le rapprochement récent de la municipalité auprés de la communauté gay et lesbienne ainsi que les subventions accordées au centre LGBT il y a deux ans ont fini de poser cette officialisation, et la communauté s’agrandit de plus en plus, offrant au quartier une nouvelle vie.

atteint. Le risque d’un emballement supplémentaire est possible. La mixité sociale du quartier pourrait s’en voir bouleversée. L’augmentation des prix immobiliers barrerait l’accés aux revenus les plus modestes et les commerces de proximité ne pourraient pas tous rimer avec luxe et raffinement.

???Désormais,

Bonaparte semble bien mériter son surnom. Cependant certaines voix discordantes se font entendre.

Risque de ghettoi?sation ?

Il y a des habitants à l’esprit plus conservateur (cf. micro- trottoir), et méme des commerc?ants s’interrogent sur l’avenir du quartier. Tandis que certains voudraient voir apparai?tre de nouveaux night- clubs, d’autres craignent au

Commence donc l’officialisation du « petit Marais Nic?ois », un quartier semblable au Marais Parisien, à ses commerces et à ses habitants. « Ce surnom parle aux gens, il les attire car ils savent qu’ils pourront y trouver une communauté, des boutiques… ». En deux ans, le quartier a gagné 20% de

contraire la dégradation de l’ambiance populaire et calme des lieux. Anthony Riou, du restaurant Sapore, se méfie de l’excés : « Je n’espére qu’une chose, c’est que c?a ne va pas tomber dans le gay bas de gamme. Je suis contre le côté ghetto. Le Marais a une autre ampleur, «le petit Marais Nic?ois » est un terme un peu prétentieux, il n’a encore rien à voir avec le quartier Parisien ». Aujourd’hui, tous s’accordent à dire que l’équilibre social semble étre

la rue.

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