Portrait : La mort au quotidien

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Fabienne Boissin, infirmière au centre Antoine-Lacassagne – Nice, est souvent en contact avec la mort. Le cancer pour elle n’est pas anodin, c’est une maladie qu’elle connaît bien. En contact avec des patients atteints de cancer à longueur de journée, c’est compliqué pour elle de montrer une once de sensibilité.

Dynamique et souriante, Fabienne Boissin se lève et se rassoit en continu pour s’occuper de l’administratif. Enfin assise, elle essaie de faire bonne figure, tout en se détachant de la réalité. Sa tenue blanche et impeccable d’infirmière,  ne reflète pourtant pas le domaine dans lequel elle exerce. Le cancer, ça la connaît. Cela fait plus de 20 ans qu’elle exerce son métier en cancérologie.

 
C’est sa vocation depuis toute petite. Brune aux yeux qui pétillent, elle confie en souriant qu’elle aimait « aller voir sa grand-mère à l’hôpital, pour [s’occuper] d’elle et l’aider », quand elle était petite. Aider, voilà ce qu’elle aime faire. « Pour moi ce qui compte, c’est que mes patients soient les plus sereins lorsqu’ils vont partir. S’ils le sont, alors je le suis. »
Fabienne sait que l’issue est fatale dans cette maladie. Elle sait aussi qu’il faut faire un travail sur soi. Pensive, elle se dit être forte psychologiquement, bien que ce ne soit pas toujours le cas. Il lui arrive, comme maintenant, de repenser à certains de ses patients qu’elle a perdus.  « Il y a des moments où je dois faire une pause, où je n’en peux plus, et ça part dans tous les sens. J’en discute aussi avec mes collègues ». Une psychologue est disponible dans le service, mais elle n’est jamais allée la consulter. « Je dois m’arrêter un petit moment, mais il faut que je reprenne le rythme. Il faut tenir car j’aime mon métier. »

 
Fabienne est forte et professionnelle. Il est clair que se confier entre deux consultations n’est pas chose facile. « C’est toujours très dur de perdre un patient. Il y a des liens qui se créent et donc des sentiments. J’aborde la mort tous les jours, donc oui j’ai peur de ma propre fin. » Avec un peu de retenue, elle avoue voir la mort d’une autre manière, grâce à la maturité et l’expérience de ses 48 ans. « Je sais que tout le monde peut mourir, et ce chaque jour. J’essaie de ne pas trop y penser, ça ne sert à rien. Et puis je n’ai pas le temps de m’appesantir sur la mort. »

Mais si un jour Fabienne est elle-même confrontée au cancer,  elle sous-entend que la chute ne sera pas facile à amortir. Connaissant les phases d’évolution, elle a surtout peur pour ses enfants. D’ailleurs, Fabienne Boissin fuit du regard : « Qu’est-ce que je vais leur laisser ? » Ne pas lâcher prise et laisser de bons souvenirs aux vivants, c’est ça le vrai fond du travail. Exerçant de nuit à l’époque, il lui arrivait d’avoir parfois 3 morts. « J’étais par exemple enceinte de mon fils. Au même moment, une fille de 14 ans est morte dans mes bras ». Le malaise est palpable, Fabienne essaie de ne pas se remémorer les détails et regarde fixement dans le blanc des yeux. « Ça me fait voir la vie différemment. C’est un combat. » 

 
Ce qui la hante le plus, ce sont les souvenirs des réactions des patients. Elle raconte, les yeux emplis d’émotion, la fois où elle accompagnait une patiente. « Elle est dynamique, comme moi. Elle a 2 enfants avec qui elle jouait énormément, et dont elle s’occupait beaucoup. Elle leur a expliqué qu’elle allait mourir. Mais l’erreur qu’elle a faite est de les délaisser pour ne s’occuper que de l’administratif. » Le choc est visible dans les yeux de Fabienne, elle ne veut pas craquer. Fébrile, elle créée un parallèle entre cette dame et elle. « Elle s’est renfermée sur elle-même et les a laissés de côté, comme si plus rien n’avait d’importance ». Selon Fabienne, il faut penser au souvenir que l’on va laisser de nous avant de mourir. Elle protège ses patients et les aide, comme si elle était à leur place, avec sa propre famille.