« Je ne suis pas courageux, je n’avais pas le choix »

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La Cimade, groupe qui anime le 3 rue Rouget de Lilse. Crédit : La Croix

Des mains fermement posées sur le comptoir en bois. Depuis des mois Hassibuijah Ahmadi vient boire des cafés à la permanence de la Cimade au 3 rue Rouget de Lisle. Ses yeux noisette et son sourire traduisent une réelle envie de s’exprimer. Et pourtant, le français n’est pas son point fort. Entre pachto, anglais et français il arrive tant bien que mal à tout expliquer. Dans le petit local, un planisphère et des écriteaux « il n’y a pas d’étrangers dans le monde ». Le temps semble s’être arrêté et l’atmosphère y est spéciale : ni triste, ni heureuse, avec des langues du monde entier qui s’y mélangent.

« J’ai grandi à Largh en Afghanistan » dit-il timidement. Comme si ses origines étaient une honte. Là-bas, Hassibuijah évolue comme tous les enfants : il va à l’école et joue au foot. À dix ans, on ne pense à rien et sûrement pas à faire 6 000 kilomètres pour fuir son pays. Après ses études de droit et son mariage, il veut devenir magistrat et défendre la paix. Problème, la réalité de Daesh et des talibans le rattrape.

La fuite comme seule solution

Ce n’est pas le courage qui a poussé Hassibuijah à quitter son pays mais la menace de se faire couper la tête. La justice qu’il a étudiée, une de ses plus profondes convictions, se trouve alors bien loin. À pied et en voiture, le garçon a traversé tous les pays qui bordent la Méditerranée en quarante jours. « Cela a été dur, mais je n’avais pas peur, c’est toujours mieux que l’Afghanistan ». Pendant des mois, il travaille comme chauffeur de taxi pour payer les différents passeurs qui lui permettront d’atteindre la France, pour un total de 10 000 euros. « Je ne savais même pas dans quel pays j’allais arriver mais tout m’allait, pourvu que je parte ». Au début à Nice, le jeune homme dort sur la plagecela reste d’ailleurs son plus beau souvenir : les galets chauds, la liberté et la justice d’une nouvelle ère.
Le jeune homme de 23 ans ne rêve plus beaucoup, il n’a ni idole ni espoir. La seule chose qui l’aide c’est Allah. Et encore, jour après jour il ne sait plus vraiment pourquoi il se lève.

Un avenir meilleur

Le jeune homme travaille pour le moment comme caissier et compte bien continuer sa vie en France. Il ne l’a pas choisi mais connaît notre langue dans les grandes lignes. Il n’a pas d’amis français mais les clients du supermarché sont bienveillants. Il ne dispose pas d’assez d’argent pour faire venir sa famille mais il a un toit. Les cartes de séjour s’enchaînent année après année. Un jour, Hassibuijah souhaite acquérir la nationalité française pour pouvoir reprendre ses études ici, et enfin exercer le métier qui l’a poussé à faire tout cela. En quête de justice depuis si longtemps.
« Quand j’avais dix ans je voulais être juge, disons que dans dix ans je le serais, et en France ».

Alice Dubernet