Des mains noircies d’encre et de papier

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A l’Imprimerie Robert – en activité depuis 53 ans – René Fantino – auto entrepreneur de 76 ans- parle de son travail comme si c’était sa vie. Métier atypique, la prunelle de ses yeux n’est pas sa famille, mais plutôt ses machines.

Fils d’exploitants agricole, c’est avec émotion que René Fantino raconte les péripéties de sa vie. Tout a débuté à Drap, dans les Alpes-Maritimes, où un voisin a chamboulé le cours de son existence. Travaillant dans la presse, ce dernier proposa à ses parents de mettre son fils dans l’imprimerie. « C’est un bon métier », affirmait-il. N’ayant jamais rien vu ni connu, c’est à 14 ans que l’adolescent se lance dans la profession. « Je suis tombé dans le chaudron comme Obélix, raconte-t-il blagueur, ça a été 80 pourcents de ma vie et j’aime toujours autant ça ».

Le bruit des machines qui tournent, l’odeur de l’encre que « [l’on] ne sent plus », et tout ce papier qui sort : « c’est magique et agréable » pour ce vieil homme . Mais ce qu’il a le plus aimé et apprécié dans son métier, c’est le contact avec les gens. A l’opposé des stéréotypes accordés à sa profession, René Fantino est un non-solitaire. Toujours à la recherche de nouvelles connaissances. « Lorsque les gens sont contents de vous et de votre travail, ils reviennent pendant des années. D’ailleurs, tout le monde m’appelle Robert ». Et c’est au milieu d’éclats de rire que l’homme courbé à la blouse bleue révèle que ce n’est pas son vrai nom. « Seulement quelques clients connaissent le véritable, ceux qui sont presque devenus des amis ».
Une machine comme reflet de ses difficultés

« L’Original Heidelberg », tel est le nom de sa machine fétiche. Celle qui depuis des années fait partie de sa vie. Indispensable pour un imprimeur, elle reflète cependant les risques de sa passion. Même si selon lui il n’y en a pas beaucoup. « Les seules difficultés qui ont pu perturbé ma machine au début, étaient financières, raconte-t-il nostalgique, je me suis retrouvé à l’époque sans un seul centime. Heureusement que j’étais seul et que je vivais avec mes parents ». Aujourd’hui, Robert est marié. Deux enfants font aussi partie de sa vie, dont un fils, désormais gérant du commerce.

Mais ce n’est pas joyeux tout le temps pour l’imprimeur. « Je ne pensais qu’à mon métier jour et nuit, mais quand vous commencez à beaucoup travailler, vous n’avez plus le temps de vous occuper d’autre chose », explique-t-il dans son atelier. Mais c’est en souriant qu’il se dit chanceux d’avoir une épouse si compréhensive, « et je n’ai aucun regret car j’ai vécu ma propre passion. » Une passion mourante, l’espoir comme dernier recours.

Cependant, ses mains noircies par l’encre ne seront plus pour longtemps la preuve de sa réussite. Avec l’arrivée d’Internet, René Fantino a peur pour sa profession. La tournure qu’à pris le métier, il l’avait prévu depuis les années 1990. « Les gens n’ont plus besoin de vous », esquisse-t-il, le regard noyé de tristesse. La reconnaissance ne sera plus, alors qu’elle l’a longtemps été. Mais cet homme sans relâche compte quand même rester au sein de l’entreprise jusqu’à ses 80 ans, à condition que « Dieu [lui] prête vie ». Rester dans la course pendant encore une dizaine d’années : tel est son objectif. L’espoir est donc pour lui la dernière option. Mais il continuera toujours de lutter. Car s’il est encore là aujourd’hui, c’est selon lui  « grâce à la volonté de faire vivre sa passion », et ce jusqu’à son dernier souffle.
Anaïs GRAND