Chevalgate – Corinne Lepage : « La France n’a pas voulu d’étiquetage sur les plats cuisinés »

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Invitée à participer à l’Assemblée « l’éthique et l’argent » à Nice, l’ancienne ministre de l’Environnement d’Alain Juppé en a profité pour évoquer l’affaire de la viande de cheval. Il y un an, au Parlement européen, une mesure instaurant l’étiquetage obligatoire des produits dans les plats cuisinés a été repoussée sous la pression, d’après elle, des lobbies agro-alimentaires. Et à cause, aussi, du peu de soutien du gouvernement français…

Marianne : Dans l’affaire du chevalgate, les chiffres donnent le tournis jusqu’à la nausée. On parle de 4,5 millions de produits dispersés dans 13 pays. Comment une dérive d’une telle ampleur est-elle possible ?

Corinne Lepage : Si les faits sont avérés, c’est un scandale. Les Anglais, qui n’ont pas le droit de manger de cheval, découvrent qu’il y a des abattoirs jusque dans le Pays de Galles. Par-dessus le marché, on a trouvé du porc dans des boulettes censées être au bœuf… La faute à qui ? Au système. A force de pressuriser les prix, toutes les magouilles deviennent possibles.

Les instances européennes ont-elles failli ? Cela aurait-il pu être évité par un meilleur étiquetage ?

La réglementation communautaire est insuffisante. Il y un an, au Parlement européen, j’ai voté pour qu’il y ait un étiquetage obligatoire des produits dans les plats cuisinés. Notamment pour la viande. Cette mesure n’a pas été adoptée car les lobbies agro-alimentaires ont fait ce qu’il fallait. Comme d’habitude… Cela dit, nous n’avons pas été soutenus par le gouvernement français non plus ! Ils soutenaient l’étiquetage obligatoire à partir de 50% de viande dans les plats. Ce qui équivaut à ne pas vouloir d’étiquetage obligatoire puisque très peu de produits possèdent au moins 50% de viande. Et certainement pas des lasagnes ! C’est bien joli d’aller hurler après l’Europe, mais s’il n’y a pas eu d’étiquetage, c’est parce que la France n’en a pas voulu.

Les contrôles manquent donc cruellement ?

Nous avons tellement réduits nos services de contrôles vétérinaires que nous n’avons plus les moyens de contrôler les produits comme nous devrions le faire. Et c’est pareil partout en Europe. Tous les pays ont eu des scandales : l’Allemagne, par exemple, avec de la dioxine dans les œufs et la bactérie dans le soja. Le problème, c’est qu’au sein de la Communauté européenne, nous votons des textes qui doivent être contrôlés par les États. Cela revient à mettre en place des règles dont on sait pertinemment qu’elles ne seront jamais appliquées. Et ne pas appliquer ces règles, cela revient à dire qu’elles n’existent pas…

Les éleveurs doivent aussi se sentir lésés dans cette affaire ?

Oui ! S’ils gagnaient mieux leur vie, nous aurions davantage d’éleveurs et nous serions autonomes en matière de viande. C’est dommage de ne pas l’être lorsque l’on sait que la France est un pays agricole.

Spanghero, l’entreprise qui élabore et qui fournit la viande de cheval, risque, pour une faute en matière d’étiquetages, une amende de 37 500 euros. Une somme ridicule par rapport aux 550 000 euros de bénéfices qu’elle a faits sur la période en question…

Je suis une adepte de la responsabilité. Étant donné que les États ont moins de contrôles, il faut que les entreprises se prennent en main. C’est le système américain. Je milite depuis longtemps pour des dommages punitifs : l’auteur de l’infraction, s’il fait une faute lucrative et volontaire, doit payer le max ! Et là, ça sera vraiment dissuasif.

L’État a retiré l’agrément sanitaire de Spanghero. Barthélémy Aguerre, le chef d’entreprise, clame son innocence et explique que ce déclassement met en danger ses 300 salariés. Sanitairement la sanction est justifié, mais socialement ?

J’entends bien. Mais alors qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’ils peuvent continuer à frauder ? Si des fraudes ont été commises, c’est le chef d’entreprise qui doit trinquer. Et ce sera tant pis pour lui, il fallait y penser avant. Mais, pour les 300 pauvres types qui travaillaient ici et qui ne sont pas responsables, c’est une autre affaire… Mais tout de même, parmi ceux-là, certains ne doivent pas être blancs-blancs. Je ne suis pas une spécialiste mais, à la découpe, la viande de cheval et la viande de bœuf, ce n’est pas pareil !

Cela soulève une problématique dramatique : en quoi les Français peuvent-ils avoir confiance, s’il ne peuvent avoir confiance en ce qu’ils mangent ?

C’est le problème majeur. Ce genre de chose ne fait qu’accroitre la défiance des citoyens envers l’Europe. Pour qu’ils retrouvent confiance, il faut privilégier la production locale et donner priorité aux circuits courts de marchandises.

Une autre solution que vous prônez, serait de consommer moins de viande. Tous végétariens, c’est votre objectif ?

Non, quand même pas ! Mais à certains moments de la vie, on a plus ou moins besoin de viande. Le problème est que le régime carné européen et surtout américain n’est pas adaptable à la totalité du monde. Ce n’est physiquement pas possible. L’objectif, c’est de manger une viande de bonne qualité et qui a une bonne traçabilité. Tout ceci a un coût. Il faut que nous acceptions de payer la nourriture un peu plus chère. Ce n’est pas un discours très facile à tenir en cette période de crise, mais nous y gagnerions en matière de santé.

Propos recueillis par Thimoté Garcin

Crédit photo : WITT/SIPA