Bataille de l’édition : la plume ne suffit plus

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Pour la grande majorité des auteurs aujourd’hui, la porte des grands éditeurs reste fermée. Getty images LD

Pour la grande majorité des auteurs aujourd’hui, la porte des grands éditeurs reste fermée..

6000. C’est le nombre de manuscrits reçus chaque année par l’éditeur Gallimard, l’un des plus réputés de France. Les lire tous devient mission impossible. Le résultat concret, c’est que nombre d’auteurs voient se barrer la route vers la publication avant même la lecture du manuscrit.

Des manuscrits écartés d’office

Quel auteur n’a jamais – en farfouillant avec appréhension dans sa boîte aux lettres- reçu une brève et décevante missive de refus de la part d’un ou plusieurs éditeurs ? Gallimard, Julliard, Fayard, Flammarion, et bien d’autres, font rêver chaque écrivain en herbe dont l’ambition est d’être publié. Pourtant, le chemin est long, ne serait-ce que pour être lu, comme l’explique Fabrice Mauro, ancien auteur reconverti dans l’édition, installé sur Nice depuis deux ans: « Il n’y a pas de retour sur les envois. J’ai vécu ça. On ne peut pas poser de questions. On dit non, sans expliquer pourquoi ». Sans faire d’anti-parisianisme primaire, les éditeurs eux-mêmes avouent qu’ils ne lisent plus la plupart les livres qui leur sont envoyés. C’est une réalité, selon l’article de Christine Ferniot dans l’Express en mars 2009 « Se faire éditer« .

Les pièges à éviter

Des alternatives sont possibles, mais pas toujours recommandables. Ainsi, par exemple, de l’édition à compte d’auteur. L’auteur paye à l’éditeur une somme pour être édité. En échange, l’éditeur lui fournit ce service. Pas toujours à la hauteur des attentes…«  Malheureusement  c’est ce que j’ai vécu.  Ce qui a posé problème, ce ne sont pas les 3500 euros que j’ai déboursés. C’est qu’ils ne se sont occupés d’absolument rien. Ni promotion, ni suivi. J’avais demandé – mon bouquin on le trouve où ?-  et on m’a répondu : pas en librairie ». Un fait intolérable pour l’éditeur du Baillis de Suffren qui a fondé sa propre maison « pour ne plus faire subir ça aux auteurs », selon ses propres mots.

D’autres, choisissent l’auto-publication et s’en estiment satisfaits, comme Jésus Manuel Vargas, auteur perpignanais de renom : «  Mon premier livre auto-publié était Pénélope Andalouse². J’avais reçu deux tiers de réponses standards, du genre : « Monsieur, nous ne pouvons pas pour l’instant vous inscrire dans notre ligne éditoriale… etc… » Je n’ai pas insisté. Bref, je vais dire une banalité: j’ai toujours considéré que ma part du contrat c’était d’écrire et pas autre chose, mais le métier demande plus d’investissement que ça, apparemment ».

Toutes les maisons d’édition ne proposent pas systématiquement de publier à compte d’auteur. Celles qui s’y aventurent doivent faire l’objet d’une étude approfondie de la part de l’auteur, car les contrats abusifs fleurissent. Le contrat à compte d’auteur est, par nature, libre de toute imposition juridique. Il s’écrit à la convenance de l’éditeur lui-même.

Des auteurs « bankables* »

Du côté des éditeurs, Marielle Baudet,  membre du comité de lecture aux  Editions du Baillis de Suffren, explique qu’elle « souhaite proposer des comptes d’éditeur » mais se permet de nuancer en affirmant qu’il « faut se confronter à une réalité du marché du livre, parce que les grandes maisons d’édition veulent vendre, et pour vendre les livres il faut déjà avoir un nom ». Un avertissement pour les idéalistes : la plume ne suffit plus…

*anglicisme : auteurs dont la réputation, liée au nom, assure à l’éditeur de ne subir, en théorie, aucune mévente.

Benjamin CHABERT

 Trois questions à Philippe Besson, écrivain : (De là, on voit la mer, éditions Julliard)

Pensez-vous que la publication à compte d’auteur soit recommandable pour les écrivains en herbe ?

En général la publication à compte d’auteur n’est pas très efficace ni même clean. Cela s’apparente toujours plus ou moins à une arnaque…

Recevez-vous des livres d’auteurs qui souhaitent être reconnus ?

J’ai décidé, il y a longtemps, de ne pas donner suite aux demandes comme celle-ci (j’en reçois 5 par mois en moyenne… Et le temps me manque). Je refuse systématiquement afin de ne pas faire de jaloux.

Comment avez-vous été édité la première fois et que conseillez-vous pour ce faire ? Y a-t-il des genres qui ne séduisent plus les éditeurs ?

Je ne sais pas si je serais de bon conseil. J’ai été publié la première fois de la manière la plus banale ou étrange : j’ai envoyé mon manuscrit par la poste à des éditeurs (que je ne connaissais pas du tout) et ils m’ont dit oui, voilà. Pour le reste, je sais simplement qu’en France, on publie très peu de recueil de nouvelles car c’est un genre qui, hélas, ne rencontre pas le succès.

Questions à un auteur en herbe. Pierre-René Bedell, poète qui a renoncé à la publication.

Lui, « pense que c’est le système entier de l’édition qui est perverti ». A son avis, ce qui caractérise le plus les ouvrages publiés aujourd’hui n’est pas leur genre mais la « bankability » de leurs auteurs, qui elle-même dépendra de leur notoriété. Il exprime son regret : »Les deux ne garantissent aucun talent réel, c’est presque un honneur de n’appartenir ni à l’un ni à l’autre. Il est quand même triste de constater que ce système ne permet en aucun cas l’émergence de nouveaux vrais auteurs potentiellement talentueux ».