Apnée : « Sous l’eau, le temps est suspendu »

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Ingénieure agronome de formation, plusieurs fois membre de l’équipe de France d’apnée, Aurore Asso, originaire de Nice, est à 37 ans, championne d’apnée dans différentes catégories. Ce matin, elle s’entraine à la base nautique de Nice. Elle sort tout juste de l’eau, encore essoufflée par le travail accompli.

Vous avez signez deux records du monde féminin de nage et de plongée sous la banquise, dans une eau à -1,5°, comment on se met en conditions avant des épreuves pareilles ?

Mon aventure au Groenland a été très différente de ce que j’avais vécu auparavant. Lorsqu’on est en compétition, l’athlète est un peu dans un cocon. Il n’a à penser qu’à sa performance. Il n’a rien à voir ni à gérer avec l’organisation. Alors que là c’était tout à fait le contraire. Je voulais effectuer une plongée pionnière sous la banquise, à l’horizontale et à la verticale, et pour me donner les moyens de le faire il fallait que j’organise toute l’expédition et tout le voyage. C’était très intéressant pour moi d’un point de vue humain et aussi physiologique d’étudier les réactions de mon corps sous ces conditions. C’était un projet qui était beaucoup plus dans l’exploration que dans la performance pure.

 Récemment vous êtes descendue à une profondeur jamais atteinte par une femme sous la glace, de quelle façon réagit le corps humain sous une telle profondeur ?

La première fois que j’ai plongé en profondeur sous la banquise, c’était extrêmement dur et j’étais persuadée que je n’allais pas réussir. J’avais des tressaillements de froid sur le visage, sur la gorge. Je ne savais pas comment j’allais faire alors j’ai préféré arrêté pour ce jour-là. J’ai pris une bonne après-midi de repos, et je me suis dit demain, j’ai deux possibilités : soit j’ai de bonnes sensations et je continue, soit je n’ai pas de bons ressentis et j’accepterais que c’est froid et que c’est dur. Et le lendemain, c’est mon corps qui a trouvé la solution tout seul. Je n’ai pas eu besoin de réfléchir. Je suis restée dans l’eau, à la surface. J’ai attendu que mon visage prenne la mesure du froid. Et une fois mon visage acclimaté à l’eau glaciale, j’ai pu descendre et découvrir de belles sensations. Le plus important pour moi c’était de vivre ce moment sans être dans l’obligation. Et je pense que si je m’étais forcée, mon corps se serait mis en mode protection et je n’aurais pas pu descendre.

 Comment avez-vous fait pour descendre aussi bas, techniquement ?

Je descends avec une mono-palme. Je m’étais entrainée tout l’hiver en continu à Nice, donc j’étais restée dans une profondeur de l’ordre des 70m tout l’hiver. Donc ça m’a permis d’avoir un peu d’aisance dans l’eau froide.

C’est d’ailleurs cet exploit qui vous a donné envie de créer un documentaire baptisé « un souffle pour l’Arctique » qui sera diffusé mercredi sur la chaîne Trek…

La plongée en arctique me tient à cœur depuis très longtemps. Je me suis engagée à montrer la beauté de cet univers marin et je voulais vraiment que les gens soient sensibilisés à ce monde en plein bouleversement à cause réchauffement climatique et de la mondialisation. Ça c’était mon premier objectif, et le deuxième c’est de plonger le long des icebergs. J’espère vraiment pouvoir le faire cette année avec mon ami Erwan Le lann, guide de haute-montagne qui va faire un tour du monde à la voile. On s’est donc donné ce défi de faire une double ascension de l’iceberg. A travers des défis sportifs, on pourra ainsi montrer la beauté de l’univers arctique. Je suis passionnée par l’écriture. La mer m’inspire. Pour moi, faire un documentaire, c’est comme écrire avec des images.

 Quand avez-vous commencé l’apnée ?

Il y a très longtemps. J’avais 8 ans et c’était en Grèce. On partait là-bas chaque année avec mes parents. Je me rappelle que je faisais des croix sur le calendrier en attente du jour où on allait enfin partir. Je passais 3 semaines dans l’eau. Mon père péchait des oursins, ma mère allait chercher des coquillages. Tout ça s’est fait en famille.

 Ça vous a tout de suite plu, ou c’est d’autres sports qui vous ont initié ?

J’ai toujours eu une fascination par la mer, liée à une peur aussi. Une peur du bleu. La première fois que je l’ai eu, c’était en Grèce justement. Je nageais tranquillement avec un masque, des palmes et un tuba, et soudain il y a eu une faille avec un grand bleu et j’ai été saisie. Je me suis mis au bord pour regarder l’événement merveilleux qui se trouvait face à moi et c’est à ce moment-là que j’ai eu cette fascination, cette peur, cette attraction pour la mer. J’ai eu cette envie d’aller dans le bleu associé à un immense respect de cette entité.

Vous n’avez jamais peur ?

Si, j’ai souvent peur. Je pense que c’est un moyen de précaution. Peu de gens en parlent dans l’apnée, moi je le fais et je pense que c’est important. Si on a peur de la mer c’est parce que c’est une entité un peu magique, un peu divine quelque part. Donc c’est normal de craindre la mer comme un alpinisme serait effrayé par la montagne. Et c’est tout à fait sain car nous ne sommes pas là pour faire des choses dangereuses, mais nous sommes là pour se dépasser dans de bonnes conditions. Et avoir peur c’est savoir jauger son corps et son esprit. Ça fait partie du jeu.

 Petite, lorsqu’on vous demandait ce que vous vouliez faire dans la vie, qu’est-ce que vous répondiez ?

Alors quand j’étais enfant, je voulais absolument être archéologue. C’est drôle mais c’est vrai. En Grèce je passais aussi mon temps à farfouiller dans les temples et dans les sites archéologiques. J’avais déjà un rapport au temps qui était particulier. J’aimais beaucoup ce qui était immuable, lié à l’éternité et je retrouve ça en mer. Parce qu’on a un rapport au temps qui est tout à fait différent. Dans l’eau, on est loin des portables, on n’a pas envie de savoir quelle heure il est, ni ce qu’il se passe dans le monde. Le seul moment où le temps s’impose c’est le compte à rebours parce qu’il faut partir à 0 et c’est les règles de compétition. Mais sinon on est un peu hors-temps. Sous l’eau, tout est suspendu. J’aime bien ça.

Marjorie Raynaud